...... "une autobiographie romancée" ...... Articles, Etudes Nouvelles, Préfaces Réédition Edilivre, 2015 A propos de Charles PLISNIER (Prix Goncourt, 1937) Toute son œuvre ne dit-elle pas quelles ont été les soifs de son chemin ? De ce qu’il a tenté, rien qui n’ait été consommé, et suivant la même logique, avec la même passion, admirablement. L’écrivain, honoré aujourd’hui, prolonge le militant de naguère. En Plisnier, c’est l’humaniste qui est le plus fort. Peut-on mieux aimer et comprendre les hommes, les plaindre davantage, vouloir plus obstinément leur paix et leur rachat ? Ces personnages déchirés qu’il anime d’une vie authentique et poignante, il en fait les dépositaires de ses pitiés, de son expérience et de ses songes. Je le connais. C’est mon ami. Le seul. Pas une heure qu’il m’ait donnée qui ne portât la marque de son poinçon. Sa grandeur est dans ses refus plutôt que dans ses adhésions parce qu’ils signifient pour lui tourments et sacrifices. S’il nie, c’est au nom de l’espérance. Imaginerait-il un temps où l’on n’espérerait plus ? Et s’étonnera-t-on qu’il se consacre à la peinture de ces conflits qui divisent, éprouvent l’âme, puis l’ennoblissent ? Il a tous les dons, et les plus précieux : ceux du cœur. Pour un peu plus de justice et d’amour ici-bas, il ne paie pas seulement de son talent et de son éloquence. Quel spiritualisme le dispute à ce siècle où il plonge et replonge ? À quel Dieu adresse-t-il le credo qui inspire ses romans, ses poèmes les plus beaux ? Ce chantre des mères et de la créature misérable est en tous cas le pèlerin d’une étoile qu’il ne quitte pas des yeux. Jamais. Hommage à Charles Plisnier, Marginales, Revue des Idées, des Arts et des Lettres, 1947, pages 17 et suivantes **** ** S’il me tentait de proclamer mes fiertés, je dirais d’abord que ma fierté suprême est d’avoir été jugé par lui digne de son estime et de son amitié. À celle-ci comme à celle-là ne pouvait prétendre qui voulait. Il ne donnait ni son cœur ni sa caution à la légère. Il se montrait exigeant, difficile, ombrageux soumettant les postulants à des épreuves dures, à une sélection sévère. Certes, d’emblée et volontiers, il accordait sa confiance à tous, mais il fallait ensuite mériter davantage. En la matière il ne goûtait guère la demi mesure ou les réticences. Ses répulsions et ses mépris, il enrageait d’avoir à les taire par bienséance ou charité. La coupe venait-elle à déborder, il n’hésitait pas une seconde à les publier d’une voix de stentor et quoi qu’il dût lui en coûter. A ses affections, soigneusement choisies et vérifiées, il laissait libre le champ infini de sa générosité. Il leur sacrifiait son temps. Il leur prodiguait sa peine. Il les claironnait à la ronde avec un défi téméraire et altier. Son destin aventureux l’avait enrichi d’une somme incroyable de souvenirs. Il se trouve que ma carrière ne m’a pas pourvu d’un moindre capital. Il avait eu commerce avec beaucoup d’hommes. J’en ai connu des milliers. Il avait été le témoin indigné de bien des misères. J’ai passé ma vie au milieu de victimes innocentes. Il avait lutté contre l’imposture, l’erreur, à ses risques et périls. Je me suis, à mon modeste rang ainsi qu’à mon grand dam, usé à cette tâche. Nous étions faits pour nous entendre. Nous étions nés, surtout, pour nous aimer. Je pleure un frère. Du romancier, du poète, du tribun, du militant, je pense ce que les esprits justes pensent, et avec quelle authentique ferveur ! De l’homme je peux dire avec certitude ce que maints autres, moins avancés dans son intimité, ont seulement pressenti. Il fut l’un de mes meilleurs amis, inoubliable, non l’unique, Dieu merci, mais le plus résolu, le plus attentif, le plus solide, l’aîné au bras toujours offert et à la main toujours tendue. En un siècle triste, où pullulent et prolifèrent les gens de très petite stature morale, sa carrure athlétique inspirait aux uns l’espoir, aux autres la crainte, à tous le respect. J’ai vu des drôles pâlir à son approche et déguerpir avant même son entrée. Pourtant il ne voulait de mal à personne, était le premier à pardonner l’offense, se repentait sincèrement de ses emportements. Mais il dépassait de dix coudées le niveau de ses contemporains. Mais il marchait trop droit, à trop grandes enjambées. Mais il regardait trop haut, trop loin, et d’un œil trop perçant. Son front rayonnait. Cette lumière blessait les yeux habitués à l’obscurité. La force qui l’habitait explosait dans son verbe et ses gestes. Tant de puissance indisposait les malingres, Étrange ingratitude ! Sa vie durant, il ne songea qu’à une chose ! projeter sur sa route les inouïes richesses dont son cœur et son âme débordaient. J’aurais tant à raconter, à révéler de lui, d’après nos entretiens, ses lettres, ses confidences, que je n’ose m’y hasarder. Un jour peut-être, si Dieu me prête durée, je déciderai ma plume à un pieux pèlerinage. Ce sera à l’heure crépusculaire, celle qui précède les renoncements définitifs, lorsque ses souvenirs n’appartiennent plus à l’écrivain et que, d’évidence, il appartient au contraire à ses souvenirs. J’ai conscience que tout a été écrit ou sera écrit sur Charles Plisnier tel qu’en lui-même l’éternité peu à peu le change. Le doux et noble Jean Roussel, compagnon sûr des bons et des mauvais jours, a déjà apporté sa pierre à l’imposant monument. Mon offrande serait plus humble. Je me défendrais d’être un critique. Je ne serais pas un biographe. Mais, d’un simple portrait au naturel, d’anecdotes vraies, de propos à la lettre transcrits, se dégagerait fidèlement, je le présume, dans son tourment quotidien, sa passion, ses quêtes, avec ses soifs, ses enthousiasmes, ses harassements, l’éclatante figure de l’homme Plisnier, un homme entre tous les autres, mais prédestiné. Douze ans d’étroite amitié, marquées d’un indélébile poinçon ! Douze années, et quelles années pour lui comme pour moi ! Ce n’est pas rien. Cela compte. Chose surprenante, nous conversions fort peu de littérature. Il travaillait. Je besognais. Nous échangions sommairement nos impressions, nos projets, et n’allions pas outre. Une fois pour toutes, il m’avait exposé ses théories sur la création artistique, le roman, le concept symphonique qu’il avait de la composition du roman, le prix exceptionnel qu’il attachait à ce qu’il nommait la rédemption poétique – le salut par la poésie – enfin la vertu de l’engagement. Puis, sauf en une seule et tardive occasion, il n’était plus revenu sur ces questions. Notre colloque n’était pas une dissertation. C’était un propos direct d’homme à homme, sur nous, d’autres hommes, tous les hommes. Et son cœur inlassablement s’inquiétait, s’affligeait. Il est équitable de rendre hommage à l’œuvre accomplie, à une vie exemplairement remplie, aux incomparables services rendus. Il ne l’est pas moins de supputer et regretter les immenses virtualités que la mort aveugle a détruites. Il avait encore beaucoup à enseigner et à manifester dans tous les domaines, bien sûr, et sa voix nous manque, comme son exemple. Mais la principale justice à lui rendre est la moins soupçonnée. La mission très haute, qu’il s’était assignée dans le secret de son cœur, est quasiment ineffable. L’appel de Dieu ? Qui est maître de l’élection ? Par contre, un homme digne de ce nom saura toujours déterminer pour quels considérants il envisage le sacrifice, et l’idée du sacrifice s’est éveillée en lui bien avant la douleur physique et les signes avant-coureurs de sa conversion et de sa fin. Je propose ce sujet de thèse à quelque étudiant de bonne volonté : « Naissance, défense et illustration de l’idée du sacrifice dans l’œuvre et la vie de Charles Plisnier. » Je l’évoque à Lyon, en une année tragique : 1941. C’était l’automne, et nous souffrions. J’étais arrivé depuis peu de Tarbes et, par chance, avais trouvé une chambre meublée place Bellecour. Mes fenêtres donnaient sur les marronniers poussiéreux et les jeux des enfants. Fatigué par un long voyage, il s’était accoudé à la barre d’appui et laissait son regard errer des feuillages roux aux toits dorés par le crépuscule, et jusqu’aux lointains embrumés. La joie de la rencontre n’atténuait pas notre angoisse, notre horreur des lendemains. Un peuple vaincu était à nos pieds, engourdi, prostré, inconscient. « L’apocalypse… murmurait-il. C’est le commencement de la fin. » Il chérissait mon pays autant que je le chéris, plus indulgent que moi à ses travers, ses inconséquences, ses erreurs. Il le chérissait dans ses sites, ses ciels, ses couleurs, son histoire, sa littérature, son étonnant dédain du réalisme et du temporel, qui est, au fond, la preuve la plus convaincante de son insigne vocation. Il le chérissait jalousement et il pâtissait jusqu’aux moelles de sa détresse et de son humiliation. Il l’avait fait sien. « Comprenez donc, s’écria-t-il tout à coup avec violence, comme si je l’avais contredit, comprenez donc qu’il est l’âme de l’Europe ! » Il tremblait de colère et d’indignation. Je l’emmenai dans un restaurant proche. À côté d’un officier allemand en uniforme, qu’un garçon dédaigneux servait insolemment, nous mangeâmes ce qu’il y avait à manger : des cuisses de grenouilles. Un mets qu’il exécrait. Il fit bonne contenance et, rasséréné, le déclara à grand cris savoureux. Tous ceux qui l’ont connu savent que, parfois et d’une manière imprévisible, inattendue, des gaietés de gosse espiègle le transportaient. Il observait du coin de l’œil l’officier ennemi mastiquant avec répugnance et appréhension la nourriture insolite, et il se réjouissait. Percevait-il dans ce tableau une cocasse signification, allégorique ou symbolique ? Ensuite, à voix basse, pendant qu’une pauvre nuit sans lumières descendait sur la ville, il discourut longuement de l’avenir de l’Europe, découvrant à mes yeux effarés, bien au-delà du présent misérable, la vision ensoleillée d’un monde régénéré, relevé de ses ruines, lavé de ses crimes, à jamais meilleur. « On ne tuera pas notre foi, répétait-il. C’est peut être le commencement de la fin. Que cette fin soit un commencement ! » Deux ans plus tard, en coup de vent comme toujours, il passa par Lyon. Une conférence l’appelait je ne sais plus où. Il m’entraîna au parc de la Tête d’Or, où resplendissait un été insensible à la peine des hommes. Il soupirait après la contemplation de verdures et de tranquilles eaux. Nous nous assîmes sur un banc, devant le lac aux cygnes indolents. Des soldats en feldgrau déambulaient, le revolver à la ceinture. Il fumait pipe sur cigarette et, les yeux cernés, me parlait de sa mère. Il n’ignorait pas ma vénération pour la mienne et me pressa soudain de questions, touchant la chère infirme, ses maux, les préoccupations de son âme. Je n’oublierai jamais cette larme qui coula sur sa joue et qu’il négligea d’essuyer. « Les mères, dit-il, il faudra bien, oui, que j’écrive un jour, pour elles, ce livre, ce gros livre, que j’ai depuis si longtemps en tête. » De sa poche, où sa main nerveuse fourgonnait, tomba un morceau de papier exigu du format d’une carte de visite. Je le ramassai. Trois ou quatre mots au crayon y étaient inscrits. « Merci, dit-il distraitement. C’est ma conférence. » Nous nous séparâmes sur un pont du Rhône. Aux feux du soleil couchant, le fleuve semblait rouler des flots de sang. Il les regarda en hochant la tête. « Comme ces eaux vont à l’oubli… », dit-il. Était-ce le début d’un poème ? Sans un mot de plus, il s’enfonça dans la foule. Quelques jours plus tard, je recevais, à l’intention de ma mère, un exemplaire d’ Ave Genitrix, admirablement dédicacé. Je dirai tout cela et plus encore, si Dieu me prête durée. Il avait la pudeur extrême et susceptible de ceux qui jugent naturel de pratiquer le bien et s’y adonnent comme instinctivement. Ce dont il faisait mystère, pourquoi le passerais-je sous silence ? Je lui dois énormément et ne suis pas le seul. Une génération entière, en vérité, lui a déjà obligation. Son droit de mourir en parfaite sérénité éclate dans ses derniers écrits et ses dernières lettres. Il est mort selon Dieu, étant un homme selon Dieu. En 1951, après nous avoir fêtés dans sa propriété de Seine-et Marne, il nous accompagna ma femme et moi, jusqu’à la petite gare où sifflait le train du retour. Le ciel était gris. Le brouillard matinal traînait sur les champs. Il me serra brusquement dans ses bras. « Encore un peu de temps, dit-il, la route est longue. » Il ajouta à mi-voix : — Du moins, pour moi, elle fut longue. Il détourna ses yeux mouillés, leva la main, l’agita. Je ne devais jamais plus le revoir. L'homme Plisnier, Cahier des Amis de Charles Plisnier, n°3, 1958, pages 1 et suivantes _________________ |