...... "une autobiographie romancée" ......


Un merle chantait

à Josaphat

roman

Editions Edilivre, 2011


Roman d'action dans lequel seule celle-ci habille de réflexions la pensée de l'auteur

sur la vie, la mort, l'héroïsme, la guerre, l'enfance, la nature...


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  Deux détonations retentirent ensemble, puis une troisième presque aussitôt. Le Vicomte avait tiré deux fois, coup sur coup, selon son habitude. Au fusil, au pistolet, à la grenade, le Vicomte doublait toujours la mise. Il ne disait pas : "Noblesse oblige". Il disait : "Je suis un fol enchérisseur". Les partisans ne comprenaient pas ce langage. Ils le regardaient de travers. Ils se poussaient du coude. Il ajoutait alors : "Pas de signature de ma main sans paraphe". Les partisans devinaient ce qu’il voulait dire. Ils respiraient. Ils se faisaient du bon sang.

Là-bas, le motocycliste vert avait lâché le guidon, porté les mains à sa poitrine, rabattu les mains sur son ventre, et voilà qu'il basculait en avant, les bras pendants, les mains pendantes, la tête pendante, voilà qu'il tombait de sa machine et il s'étalait dans la poussière, les bras en croix, les jambes écartées, la face contre terre, et il ne bougeait plus. Une seconde avant, c'était un jeune militaire, un bon militaire, propre, casqué, botté, sanglé, au bel imperméable vert, à la courte mitraillette noire, un militaire peut-être décoré. Deux secondes avant, il suivait prestement la route en lacet, le moteur tournait rond, la motocyclette répondait bien, ils s'entendaient à merveille, une fois encore, l'homme et la machine. Maintenant, l’homme était étendu sur la route blanche, les bras en croix, il ne bougeait plus, son casque avait roulé loin de lui, la machine flambait dans la fosse.

Un à un, les échos répétaient les détonations. L’aboi assourdi d'un chien parvint d'une ferme invisible. Vaillant écoutait ces bruits. Il reniflait l'odeur de la poudre. Il vivait. Son cœur se serrait, ses mains tremblaient, son nom n'était pas Vaillant, mais le soleil était vrai, les échos et les chiens fidèles, son vieux mousqueton précis, et il vivait. Le type, là-bas, avait son compte, allongé de travers, dans la poussière blanche de la route et la fumée noire de la motocyclette en flammes. Un bon soldat, peut-être cité, décoré. Un trop bon soldat, qui savait trop obéir. Heureusement il n'avait pas souffert.

Vaillant essuya de la main la sueur de son front. Il transpirait et éprouvait un grand froid. Il avait chaud et grelottait toujours dans ces cas-là. Il bâilla, soupira pour se donner une contenance. La grenade qui gonflait la poche de son pantalon le gênait. Il la retira et l'enfouit dans une poche de son blouson. Son regard tomba sur son mousqueton, la culasse brillante, le levier étincelant. Attention aux reflets ! Pas de clins d'œil à la mort ! Il enfouit son mousqueton sous les bruyères. Il bâilla et soupira encore. Le compte du type était bon. La motocyclette flambait dans le fossé. L’aboi assourdi du chien tournait au gémissement funèbre. Mieux valait penser à autre chose. Il ferma les yeux. Il avait moins chaud. Il avait moins froid. Il se sentait presque bien tout d'un coup, le dos au soleil, le ventre contre la terre tiède, çà et là trempée encore de rosée.

- En somme, dit le Vicomte, un pauvre petit motocycliste de rien du tout.

Vaillant rouvrit les yeux. La lumière ardente l'éblouit et il se mit à larmoyer. Il regarda le Vicomte prendre appui sur un coude pour cracher de côté un long jet de salive brune. Depuis quelque temps, le Vicomte chiquait. Sa barbe et ses cheveux ne laissaient voir de son visage que les yeux et le nez. Il avait fait vœu de saleté. Il puait. Son nom n'était pas Vicomte et tel n’était pas son titre. Mais la devise authentique de sa noble famille tenait en trois mots : "Sus à férir !"  et il prenait souvent plaisir à considérer le chaton armorié de sa lourde chevalière. Un homme singulier. Un homme cruel, emporté, généreux, ancien parachutiste. Il ne détestait pas Vaillant. Il ne se méfiait de lui qu'à demi. Vaillant ne se méfiait pas du Vicomte. Il ne le détestait qu'à demi.

- J’ai faim, soif et sommeil, dit le Vicomte.

Il se leva, ramassa les douilles des cartouches tirées et alla écraser à coups de talon une vipère lovée, qu'il avait repérée depuis un moment au pied d'un rocher proche. Là-bas, le motocycliste ne bougeait plus, les bras en croix, les jambes écartées. Son imperméable vert le drapait comme un linceul. La motocyclette brûlait. Les flammes déjà moins hautes dégageaient une fumée moins noire, le chien s'était tu. Vaillant crut percevoir un tintement lointain et précipité de sonnaille. Non. Rien. Midi. L’été. Le silence. Une ombre éployée glissait lentement sur les herbes et les pierres. L’aigle, plein de morgue, planait en rond à bonne hauteur. Le Vicomte l'injuria en mâchonnant sa chique. Il fit mine de l'ajuster. Il aimait mieux les corbeaux que les aigles. Il l'ajusta. Vaillant crut qu'il allait tirer. Par dérision il se boucha les oreilles. Il attendit maussadement les deux coups rituels. Le premier était coup d'obligation, le deuxième était coup d'honneur. Le Vicomte baissa son arme. Il cracha loin de lui. Soudain ardent à la proie, l'aigle fondait sur un point fugitif de la terre. Il disparut de leur vue. Le Vicomte ricana et se prélassa dans les bruyères. Il avait un air à la fois goguenard et satisfait.

- Mission remplie, dit-il. (Première partie, Page 9, sqq)

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Les hommes qui se battent ont toujours une femme en tête et l’image de cette femme au cœur. Pendant qu’ils se battent, elle les trahit. Plus ils se battent, plus elle les trahit et leurs complices sont ceux qui ne se battent pas. Dure loi. (Page 46)

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Pour les gens de la montagne, le crépuscule est semblable à une crue d'eaux lentes. Il emplit d'abord les fonds, submerge les assaillants, noie un par un les villages, gagne en hauteur et conquiert enfin, cime après cime, les régions inaccessibles de la terre. … (Deuxième partie, Page 80)

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Qu'est-ce que l'homme ? Qu'était-ce qu'un homme dans la pluralité des mondes, le temps, l'espace, l'infini ? Et d'où vient que, plus on a le sentiment de sa petitesse, moins on a celui de son indignité ? (Deuxième partie, Page 81)

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Cet oubli de soi est le premier héroïsme du chef. Le second est le mépris apparent du danger affronté, de la souffrance partagée. L’héroïsme ouvre-t-il droit à des égards, oui ou non ? Oui, exact. À des circonstances atténuantes ? Non, faux. (Page 124)



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