...... "une autobiographie romancée" ......


Violences

 roman

Editions Corréa, 1944


Voir aussi

A  propos de l'oeuvre


(L'instance narrative désigne, évidemment, un personnage de fiction)


Encore aujourd’hui, des hommes quelque part sont en armes et se battent. Pour eux, il vente comme il n’a jamais venté, il neige comme il n’a jamais neigé, il pleut comme il n’a jamais plu. La nuit est pleine d’humiliations et de violences. Ils sont là des milliers, allongés dans la boue, inscrits dans le vaste cercle mouvant de la boue, imprimés dans la boue de la boucle du ceinturon au dernier bouton de la tunique, et cette boue les aspire, les absorbe, eux, leur chair et leurs rêves. Ils sont dégustés avec lenteur par cette grande bouche humide. C’est tout de même moelleux et chaud et confortable, si l’on songe qu’au-dessus de leurs épaules, à peine deux coudées au-dessus de leurs épaules, la mort tournoie et bat des ailes. La balle siffle. La balle nocturne est de beaucoup la plus mélodieuse. L’obus éclate. Le monde tremble et soupire. Qu’importe ce qu’il va enfanter ! L’horizon est rouge. Qu’importent les noces qui là-bas se célèbrent ! Il est vain de penser. Il est inutile de penser. Il s’agit de durer jusqu’à l’aurore. Bientôt deux heures après minuit. C’est maintenant, et jusqu’au retour du soleil, que le sommeil va leur serrer la nuque d’une sacrée pince. Mais mourir en dormant, ce n’est pas mourir. Duperie où l’on est frustré de tout ce qu’il y a de bon dans l’aventure. De l’œil et de l’oreille soyez attentifs, mes camarades. Les autres, en face, sont, comme vous, toute lassitude et toute vigilance. Écoutez. Le bruit de la guerre, c’est moins le bruit de la balle, du canon, de l’obus, qu’un puissant, lointain et sourd grognement, pareil au piétinement des escadrons en marche. Il enfle par moments, et c’est comme si le vent vous apportait l’arroi, la haine et la colère d’innombrables légions déchaînées contre vous. Raidissez-vous alors, serrez votre arme dans votre poing, arrachez-vous un instant à l’étreinte de la boue. Tout à l’heure, le jour redescendra sur cette terre. Vous sentirez au creux des reins le poids du soleil. L’uniforme fumera sur votre corps disputé par tant de dieux et de démons. Vous regarderez voler les mouches bleues des morts, et peut-être entendrez-vous s’élever, près de vous, un chant véhément, passionné et pourtant grave, comme le chant du 28 pirate qui rêve en proue, un chant que n’entendent pas les autres mortels. (P.28)

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Français, me comprenne qui voudra. Si je n’avais pas souffert, lutté et saigné pour vous, je me tairais. Mais qu’il s’avance celui qui oserait ici me dénier le droit de parler haut. J’entends, d’une voix de stentor, clamer à mon gré ma colère, mon mépris et mes haines. Quand je regarde votre pays, la France au profil de proue, lavée par les embruns, habillée de lumière marine, noblement tournée vers les océans où s’éteint chaque soir le soleil, toujours le même amour et la même douleur m’envahissent. Pourquoi ne risquez-vous que de maigres enjeux ? Jamais le poing sur la table ? Jamais le quitte on double ? Jamais envie de faire sauter la banque ? Seriez-vous devenus sourds à ces petites voix tremblantes et insensées qui sollicitent, à chacun de ses pas, l’homme en marche vers les lendemains. (P.45)

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Oui, songeons-y, mes camarades. C'était une fois de plus la guerre. Une fois de plus, la folle en robe rouge promenait ses torches sur les terres convulsées de douleur. Comme autrefois les voiliers aux bûchers des naufrageurs, des millions d'hommes couraient à ce signal, portant, enchassé dans leur coeur - mais pour combien de temps encore ? - le joyau des joyaux, la vie, diamant de mille millions de carats. En riant, Dieu poussait du pied les armées les unes contre les autres. Les vivants disputaient le sol aux morts. La France, encore debout, protégeait vainement sa poitrine de ses bras épuisés. Juin 1940 ! Les quatre chiffres de cette date sont les clous dont elle a été crucifiée. Le silence qui pesait sur nous, n'était-ce pas déjà le silence de la défaite. (P.48)

... Non, je ne me range pas parmi les intellectuels, ces papes, dont le crâne en forme de tiare contient un cerveau lourd, dense et substantiel comme du corned-beef. Démonter les rouages secrets des âmes ! Je suis couvert de cicatrices. Les mains que voici ont tué de l'homme. Je me suis battu toute ma vie. L'humanité n'a pas à chercher à se comprendre. Sa vraie noblesse, elle la retire de sa lutte avec Dieu, je veux dire avec la mort. Alors que le flot de la défaite inondait les routes de France, j'ai rencontré un de ces intellectuels. Il était jeune, pâle, fragile, poltron, hargneux. Il avait soif. Je lui ai donné à boire. "Quelle guerre ! m'a-t-il dit. Négation du bon sens, avilissement des valeurs. Je suis agrégé de l'Université. J'occupe, dans la hiérarchie sociale, un rang qui correspond sensiblement à celui de chef de bataillon, et me voici simplement sous-lieutenant. Et je suis fichu de laisser ma peau dans l'aventure. Comme si l'Etat ne se devait pas de sauvegarder ses élites ! Et la prééminence de l'esprit, alors ?" Très énervé, l'agrégé. Il m'a rendu ma gourde avec humeur. Il ne m'a même pas dit merci. Il le pouvait. Elite. Un prééminent. défaite ?... (Page 102)

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Ce n’était pas la première fois que je tuai un homme à l’arme blanche. Mais, les autres fois, les grandes orgues du combat accompagnaient et soutenaient le chant exalté de mon cœur. Le silence absolu qui suivit ma victoire me plongea dans le désarroi. Je regardai l’homme étendu avec un frémissement d’horreur. Un courageux garçon. Je tirai son corps dans un fossé. Je le disposai décemment. Je le recouvris de son uniforme et de branchages. Je m’assis sur un tertre, en proie à des sentiments confus, lents et amers, qui s’élevaient de mon cœur en volutes, comme des fumées. Mes mains m’inspiraient de la répulsion. Je les cachai derrière mon dos. J’avais envie de vomir. (P.124)


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