...... "une autobiographie discursive romancée" ......


Le Grand amour

roman

Editions Edilivre, 2012



Il en est toujours ainsi avec les pauvres êtres que nous sommes. Longtemps et longtemps forgée, trempée, durcie, façonnée, la plus belle résolution, au moment de la définitive épreuve, se brise en miettes, et l’on reste hagard et désemparé devant une réalité qui paraît soudain le comble de l’horreur et de l’invraisemblance. Nos volontés sont de verre. Nous collectionnons, à longueur de vie, des bibelots fragiles qui n’ont, du fer, que la couleur.(Page 57)


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On espère en Dieu, on l’interroge, on l’implore, on mendie ses conseils, on provoque ses ordres, il exauce, il accorde, il prodigue, mais il n’oublie jamais de vous laisser la part d’initiative et de responsabilité suffisante pour vous rappeler sans cesse notre indéfectible faiblesse. N’est-ce pas normal, au fond ? Pourrait-il, autrement, avoir pitié de nous ? (Page 62)


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J’éprouve à cette heure comme un besoin de parler de ma mère. « Quand je ne serai plus là, aimait-elle à répéter, invoque-moi comme une sainte. » La chère créature se comprenait. Il était loin de sa pensée, assurément, d’usurper en quelque façon les attributs des esprits bienheureux, encore qu’elle répondît parfaitement, selon moi et plusieurs, à la définition de la vraie sainteté, mais elle avait éprouvé en maintes circonstances le réconfort que procure la foi en la présence invisible des morts. Au nom de son expérience, elle me proposait la plus sûre recette d’espoir. Elle savait que, même si elle n’était pas investie dans l’autre monde d’un pouvoir d’intercession, ce serait une sau­vegarde pour moi, contre tous les périls, d’en appeler constamment à elle, de la convier au partage des joies et des souffrances qui sont notre lot temporel, de lui ouvrir mon cœur, de lui confier en chuchotant mes secrets. J’ai obéi à son commandement. J’ai élevé sa mémoire sur mes autels. Je l’ai priée, suppliée. Son image éclairait ma route, me guidait dans mes tribulations. Me suis-je mal trouvé de ces pratiques, de mon entière soumission à ses volontés présumées ? On comprend que non. La comédie pieuse à quoi elle m’avait engagé, je persisterai à la jouer jusqu’à mon dernier souffle. Comment mieux manifester mon respect, ma dévotion à celle qui acceptait délibérément sa douleur pour se mieux consacrer au soulagement de la mienne ? Mais – et c’est à elle d’abord que je fais cet ave – jamais je ne l’ai sentie, ce qui s’appelle sentir, vigilante, tutélaire à mes côtés, âme indissolublement attachée à mon destin terrestre. Jamais, jamais. Cet égard, mon cœur, mon sang, ma chair ne sauraient se tromper. Si ma mère était là, attentive, penchée sur mon épaule et inquiète de mes écritures, pas une cellule de mon être ne resterait inerte. La certitude me transporterait de sa présence et je m’accommoderais de son silence, même y percevant le langage, qui fut toujours le sien, de la miséricorde et de l’amour… Pouvoir des morts, illusion, chimère. Qu’attendre d’eux ? Ils dorment... Ma consolation est précisément que ce sommeil, à la différence de mes précaires repos, ne sera suivi de nul réveil amer, instauration renouvelée de la laide ou grotesque réalité. (Page 155)


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Voix des ténèbres, voix que percevait le vieux Socrate, content, face au supplice délibérément accepté, de mourir sans idée ni espoir de sacrifice, sans recherche ni effet d’héroïsme, sans souci de salut ou de rédemption, sans curiosité, mépris, ni orgueil, de mourir pour rien, avec une suprême indifférence, le problème de la mort, de ses suites, étant net de toute espèce d’intérêt en regard de celui de la vie. L’éternité ? Peut-être, tant mieux. Le néant ? « Combien de fois, ô Criton, avons-nous désiré dormir ? » (Page 168)


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À l’instar de tout homme mûr, j’aspire à rencontrer au détour de chaque sentier l’enfant que j’ai été, page de cette lumière, de ce soleil, de cet azur dont le cœur le plus désenchanté garde toujours la nostalgie. Mais on a tué l’enfant que j’ai été. Il a péri sous l’injustice, enseveli vivant, tendant ses faibles mains vers son ciel ruisselant de pures promesses. (Page 194)


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Une mort lente ou une mort rapide ? Cheminer misérablement dans la vallée de larmes jusqu'au Roncevaux des angoisses, gravir le calvaire des sept douleurs et finir, exposé nu et grelottant, sur un rocher noir aux mille vautours, les yeux crevés, muet sauf pour hurler ou râler, déchiqueté à petits coups de becs et de serres ? Ou bien porter la main à son cœur, au beau milieu d'une phrase ou d'un geste, et voir dans un éblouissement la terre entière se détacher de toi, comme si elle avait été jusque là vissée sur tes épaules, s'élever en trombe vers le zénith, crâne vidé, crâne malade, avec ses excroissances fumeuses, sa tignasse à pelade, sa gourme humaine, et éclater soudain, là-haut, comme une vaine bulle ? (Page 241)



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