...... "une autobiographie discursive romancée" ......


L'oeil au beurre noir

roman

Edition des Traboules, Lyon, 2011



Quand l’instinct grégaire se travestit en affirmation de soi, il n’est, pour l’homme libre, que d’ériger en philosophie et discipline ses dispositions naturelles à la contradiction. (I, page 13)



Philosopher est non seulement un signe extérieur de richesse, mais encore une preuve d’oisiveté. Les cossus seuls ont le temps et les moyens de se concentrer, puis de lâcher la bride à leur intelligence. (I, page 39)



On ne peut rien sans les hommes. Nous ne vivons que relativement à eux. Nous ne sommes que parce qu’ils sont. Ils sont le commencement et la fin. Tout est leur œuvre en dehors du principe. Il n’est pas de philosophie en soi, d’idéal en soi, non plus qu’il n’y a d’acte gratuit, intrinsèquement gratuit. (II, page 71)



L’humanité pue. Physiquement, moralement, elle pue. La faute à qui donc ? Que j’aie l’odorat délicat au-delà de toute mesure, il ne fait pas de doute, mais que mon âme s’irrite au plus furtif contact humain, voilà quelque chose d’insolite. Les effets seconds de cette réceptivité peu commune ne sont point ceux que l’on pourrait imaginer. Quand je prends mon bain de foule, je grince des dents. Quand je rentre chez moi au sortir de mon bain de foule, j’ai envie de vomir. Ces trognes, ma mère, ces effluves, ces Prudhommes, ces Absalons, ces nervis, ces vieillards, ces respectueuses, ces hétaïres, ces beurre-œuf et fromage, ces fruits et légumes, ces bourgeois, ces petits-bourgeois, des militants, des décadents, des enseignants, quel sabbat émétique ! (II, page 83)



Triste époque sans élite, de lazzaroni et de dérangés mentaux, où l’on parle gras et où l’on pense au-dessous de la ceinture. Appropriation d’apanages, exhibitionnisme à masque d’anticonformisme, scolastiques oiseuses, pornographie à dégueulandos, cartésianisme inversé. Tout baiser Lamourette est un baiser de Judas. Puanteur, puanteur, je ne le dirai jamais à suffisance. (II, page 84)



L’humanité se réduit à un petit nombre. Non, ni races, ni peuples, ni classes, mais quelques individualités surnageant « comme des débris sous un déluge ». (III, page 105)


C’est que je tiens à ma langue, moi, celle de mes ancêtres, de ma terre et de ses gloires. J’en suis jaloux comme Harpagon de ses trésors. J’aime le beau style et je collectionne les mots rares en amateur averti. Il en est de sonores et chantants comme des cuivres. Je les fourbis. Il en est de délicats et colorés comme des papillons. Je les épingle. Il en est de transparents, ouvrés comme de vieux saxes. Je les époussette. Il en est de pittoresques et farfelus comme des magots de Chine. Certains mots rompent avec la contrainte formelle, si heureuse soit-elle, et leur charme devient purement phonétique. Je les enregistre à la queue leu leu, comme ils me viennent, sur magnétophone, et aucun chant de Solesmes ne saurait prévaloir, suivant moi, contre les harmonies que le ruban me restitue. D’autres, enfin, par une étrange et sublime vertu, agissent directement sur les zones les plus cachées de mon intellect, sur les cordes les plus secrètes de ma sensibilité, et il s’ensuit de l’accord syllabique de chacun un enchantement où sa signification et sa morphologie ne sont pour rien. Leur vibration ésotérique se prolonge en mon être quasi voluptueusement. Il semble que ces mots privilégiés jouent un rôle catalytique dans l’alchimie profonde de mes pensées. En somme, comme un chien perçoit des ultra-sons, je capte la fréquence élevée des ultra-mots. (IV, page 211)

             (C'est le narrateur fictif du romen qui parle, mais comment ne pas voir ici une confidence romancée de l'auteur...)

                Note du WB


Le veau d’or est toujours debout, l’échelle des valeurs morales s’effrite sous l’assaut des termites, les vérités s’envolent ou crèvent comme des bulles, le nombre fait la force, et l’instinct tribal ou grégaire la loi, l’humanité souffre, malgré qu’elle en ait, d’infantilisme sénile, nos dirigeants jouent à colin-maillard entre eux et moi avec moi-même. Heureux qui ne mourra pas de dégoût, faute d’idéal de longue durée, dans la traversée du siècle et pourra demain, couci-couça, passé à la postérité, détruire en autodafé les œuvres des Cassandres et perpétuer nos espoirs de bonheur !  (IV, page 238)


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