...... "une autobiographie discursive romancée" ...... Hautes oeuvres roman Editions Corréa, 1946 J’ai le respect de l’intelligence pure, celle qui n’abjure rien et n’est jamais mise en défaut. C’est pourquoi je préfère le diable à Dieu... Mais Dieu m’a déçu. Il n’a pas le sens de l’humour. Il est hésitant, versatile, tantôt placide et lointain, tantôt brusquement entiché, toujours capricieusement enclin au pardon. Que l’orgueil de Dieu ne soit pas inflexible, que sa sévérité ne soit pas implacable, c’est ce qui me confond. Il s’humilie. Il absout d’une main ce qu’il condamne de l’autre. Il a l’air d’être honteux de son omniscience, las de son omnipotence. Il se donne à lui-même les plus flagrants démentis. Je l’ai pris souvent sur le fait : il renie jusqu’à ses commandements. Plus racoleur que justicier, en somme. Vouloir se concilier les bonnes grâces des hommes, quelle prétention et quelle erreur ! La canaille humaine se méprend à cette politique. Elle la tient pour un aveu de faiblesse. Il s’ensuit qu’elle se permet envers Dieu mille privautés. Les hommes ne devraient rien pouvoir sans Dieu, et bientôt Dieu ne pourra plus rien sans les hommes. Il se laisse peu à peu déposséder par eux de son empire. D’ici quatre ou cinq millénaires, il abdiquera totalement entre leurs mains. C’est qu’il nous aime, hélas ! Je réclame un Dieu exigeant, méprisant, intolérant et cruel, qui ne trouverait pas, dans les égarements et les méfaits de sa créature, parfaitement : même les méfaits, etiam peccata, des motifs nouveaux de la plaindre et de la chérir. (Page. 7) ----- Je rêve d’un thermomètre magique qui, appliqué au rectum des âmes, en éprouverait sommairement la qualité. (Page 25) ----- Trop d’humilité messied en matière d’évangélisation. La place d’un entraîneur d’âmes est en première ligne. Prôner sincèrement le bien est méritoire. Payer d’exemple est mieux. (Page 36) ----- Pourquoi, dans Le Nouveau Testament, la voix de Dieu se révèle-t-elle affaiblie, hésitante et comme vieillie ? Il semble que, fatigué par l’exercice du pouvoir et, désespérant de mettre les hommes à la raison, résolu à n’être plus qu’un Dieu in partibus, il n’ait envoyé Jésus sur terre que pour sauver la face. En la personne de son Fils, il est abreuvé d’avanies, couronné d’épines et fouetté. Il essuie des crachats. Il se laisse mettre à mort. Il se retire en son éternité comme Charles-Quint dans son monastère. Retraite incompréhensible, dont nulle intervention ne l’a décidé à sortir depuis près de deux mille ans.. (Page 62) ----- La musique des mots ! Voilà l’harmonie suprême. J’ouvre mon dictionnaire. J’y plonge profond. J’y vais chercher des mots, des mots, encore des mots, comme un pêcheur des huitres. Il est des mots-fleurs, des mots-poissons, des mots-chacals, des mots-écrevisses, des mots-ténias, longs et blanchâtres, des mots-tigres, nobles et féroces, des mots-moustiques, qui fredonnent et s’acharnent, des mots-pelles, larges et plats, faits pour soulever d’un seul coup un gros poids d’idées, des mots-scies, qui mordent et découpent, des mots-varlopes, criards et prompts, il est des mots, des mots, des mots. Et chacun pourrait avoir pour symbole une image, s’apparenter à une famille, non pas en raison de la signification précise qu’on est convenu de lui donner dans le langage des hommes, mais à cause de sa petite musique suggestive, de son timbre, de son résonnement. (Pages 173/174) _________________ |