...... "une autobiographie discursive romancée" ......

Le fourgon de queue

Roman, Editions des Traboules, 2014



A l’affiche Mourir d’aimer. Production insalubre, film humide où les spectateurs s’enrhument. Pourquoi travestir la vérité ? Pourquoi pleurnicher sur une vérité travestie ? Que de Voltaires tout à coup zélés pour cette pitoyable Calas, aux sens, au cœur et à l’esprit abusés ! Elle mérite en entier l'oubli et l'on néglige seulement que, créature entre les créatures, elle n'est pas morte d'amour, loin de là, mais de prétendu opprobre, de honte, vraie ou fausse, de respect humain, d'humiliation. Ses deux gosses délaissés demanderont un jour des comptes à sa mémoire... On argue que la société seule est coupable et l'on crie haro sur elle, à proportion des crimes qu'elle a commis et laissé commettre. Convaincue d’infamie, la société pénitente s’inflige la discipline. Elle s’indigne de ses responsabilités, d'autant plus bruyamment qu’elle s'y est plus complaisamment dérobée. La mode est à la repentance sociale. Contrition de commande, distraction de congé payé. Mourir d’aimer ? Vaines images. Larmoyant plaidoyer. Trop de mots pour une petite mort. Et tout a été dit déjà. Que celui qui n’a jamais péché... (Page 9)

------ 

Les hommes sont trop sûrs d’eux, de leur confort, de leur pérennité. Quand ils ne se jugent pas infaillibles, ils se targuent de toutes espèces d’exemptions pour se mettre à l’abri et décharger impunément leur conscience...  Leur civilisation les abâtardit. Les plus sains ont des yeux de drogués. (Page 12)

------

C'est comme les mots "monologue intérieur". Il y a des gens qui, à longueur d'entretien, vous mastiquent au nez, comme du chewing-gum, les mots "monologue intérieur". Ils se battent les flancs ou prennent des airs inspirés pour vous persuader que ce n'est pas donné à tout le monde de faire du monologue intérieur, que, eux, ils en font, qu’ils sont même des rares à en faire. Pauvres cons !  Pour se regarder et s’écouter ruminer son vague à l’âme, il faut avoir du temps à perdre. Les rescapés ou rapatriés de l'univers pénitentiaire ont une pratique plus savante et plus saine de la songerie. (Page 14)

------

L'univers carcéral, où l'on fait retraite, n'est pas l'univers concentrationnaire, où tant d'innocents sont morts. Question de dimensions... L'invraisemblance tragique des "camps de la mort" dégénérait horriblement en d'autres invraisemblances, celle, par priorité, de l'anéantissement de la mort vivante, qui grandissait les victimes, innocentes aux yeux de la postérité, en les avilissant et en les suppliciant. (Page 101)

------

Dieu, jadis grandiloquent, est devenu bègue. Il met un temps infini pour vous couler deux mots dans l'oreille. En plus, sa vue faiblit et il nous regarde à travers des verres fumés. Je ne saurais attendre le salut de ce secouriste du dimanche, qui ne se rappelle plus pourquoi il a voulu que les hommes souffrent. (Page 139)

------

Approximation, le titre : Solitude captive. Approximation l'intrigue, une marche à l'aventure sur les pelouses interdites de la démence. Contresens, le thème : celui de la vanité universelle. Ne confondons pas solitude captive et captivité solitaire. Nom de Zeus ! quelle présomption, en notre temps prétendument apocalyptique d'accorder une telle importance à soi, au néant que l'on répand autour de soi ! Qui est coupable aujourd'hui d'un acte gratuit, à cent pour cent gratuit ? Qui s'offre à sauter avec la bombe, à brûler avec le cocktail Molotov ? Il faut se droguer à mort pour atteindre à la sérénité des bonzes arrosés d'essence et flambant comme mannequins de paille. Les légionnaires désertent. Nous sommes tous passifs jusqu'à la couardise. L'humanité me rebute autant que je me répugne. La roulette russe, invention géniale, si elle ne tue pas une canaille, tue au moins un imbécile. (Page 160)


_____________